Damon, Julien Boudon, Raymond (Editeur scientifique)
Abstract :
L'étude de la pauvreté, de la marginalité, de la déviance, de l'errance et des systèmes d'interaction qui les caractérisent sont des thèmes privilégiés de la sociologie. Aussi, devant l'importante somme d'études et la qualité de la littérature consacrée à ces sujets il serait inconvenant de dire que le problème de l'exclusion n'est pas connu. Néanmoins, si toutes ces analyses existent et se recoupent, elles s'accordent, pour la plupart, sur le constat d'une méconnaissance de la question des SDF. La recherche sur l'exclusion sociale et tout particulièrement sur ses formes particulières liées à l'errance dans l'espace public se situe aujourd'hui dans une large incertitude. « Il est une réalité sociale qui se dérobe à la science et à la compréhension : les sans-logis, scories du progrès, forme extrême de l'exclusion sociale, trou noir sur notre planète, condensé de toutes les exclusions qui les situe au delà de la pauvreté, dans ce qu'il convient de nommer la misère humaine » notaient en 1993 les rédacteurs d'un rapport sur « Les sans-logis » pour le Conseil de l'Europe. Le statut de la connaissance de la pauvreté, et plus particulièrement des pauvres, se situe au carrefour de disciplines différentes mais également au carrefour de plusieurs logiques. Connaître les pauvres c'est, pour certains, vouloir exercer un contrôle social fort sur des populations qui peuvent être les acteurs de remise en cause fondamentale des structures sociales. Connaître les pauvres c'est aujourd'hui une nécessité pour un appareil administratif qui, en France, fait de la lutte contre la pauvreté une de ses priorités. En fait, connaître les pauvres c'est surtout un défi scientifique qui, depuis les vastes enquêtes sur le paupérisme au XIXe siècle jusqu'aux analyses contemporaines sur l'exclusion, n'arrive pas encore à être totalement cerné. La ville du XIXe s'interrogeait déjà sur l'inclusion des « classes dangereuses » et posait le problème de leur accès à la citoyenneté. Aujourd'hui, alors que la figure du citoyen semble consacrée, des individus en situation dite « d'exclusion sociale » ne se considèrent parfois plus eux-mêmes comme citoyens, et leurs concitoyens s'interrogent sur leur appartenance à la cité et parfois sur leur humanité. A une époque où les SDF, personnes physiques de chair et de sang, font de manière périodique la une des médias, et où la citoyenneté traverse une crise, une clarification s'impose. « Que tous les individus, quels qu'ils soient, pèsent d'un poids identique dans la décision et la légitimation politique est devenu pour nous un fait d'évidence, une donnée quasi naturelle de la vie en société. » écrit Pierre Ronsanvallon. Cependant cette donnée quasi naturelle est bien loin de l'évidence pour tous ceux qui se retrouvent aujourd'hui sous la dénomination de SDF. Loin de ce qu'ils estiment être la normalité, ils s'affichent souvent eux-mêmes comme de « sous-citoyens ». De la même manière les normaux considèrent que les individus vivant à la rue sont bien loin d'avoir un poids identique au leur dans la décision et la légitimation politique. (...)